Décadence début-de-siècle

Décidément, la blogosphère est un écosystème qui grouille de vie. Sous la canopée du classement Wikio les blogs se déplacent, naissent et disparaissent, s’agrègent et se délitent. Un nouveau réseau de blogs semble se mettre en place : Renovatio Occidentalis. Ce qui les lie, c’est une même sainte horreur de la décadence de l’Occident à l’heure de la réintégration de la France dans l’OTAN et de sommets internationaux qui contribueront peut-être à donner une nouvelle impulsion à ce XXIe siècle naissant.

Certains crient déjà au loup. Fascistes ! nazis ! Ce sont les mêmes qui ont la pensée un peu courte, et souvent hémiplégique. Les mêmes qui hiérarchisent les extrêmes, rejettent culturellement l’extrême-droite mais accueillent à bras ouvert l’extrême-gauche en adoptant par jeu certains de ses codes linguistiques (goulag, Politburo), certes désubstantialisés. Les mêmes pourtant qui crieraient à l’horreur si l’on utilisait les mots de stalag, d’oflag, si un patron cynique lâchait à des ouvriers grévistes le terrible adage inscrit sur le linteau du portail en fer forgé qui mène au camp d’Auschwitz : « Arbeit macht frei ». Certains autres comme Le Chafouin1, dont j’apprécie de plus en plus les positions posées et intellectuellement honnêtes, rejettent avec vigueur ces paresses intellectuelles.

Pourquoi Renovatio Occidentalis, au-delà des idées qui sont les siennes et dont il appartient à chacun de juger son degré de proximité avec elles, est en soi intéressant ? Parce qu’il renseigne sur les mouvements décadentistes dans leur ensemble. D’une certaine manière, il y a du Robert Aron dans Criticus, certes avec moins de talents de prosateur et même d’intellectuel, mais une même crainte de la dissolution morale d’une nation entière. En 1931, Robert Aron publiait Décadence de la Nation française et le Cancer américain, deux vitrines du groupe de droite conservatrice Ordre Nouveau, l’un des piliers, avec la revue Esprit d’Emmanuel Mounier, du mouvement personnaliste français2. Pour les personnalistes français, la faillite morale provenait à la fois de l’individualisme issu de la pensée capitaliste et du reflux du spirituel. Rénover la nation et la pensée françaises passait donc pour eux par la recherche d’une troisième voie entre marxisme et capitalisme, et par le retour de la Primauté du spirituel, comme le titrait le philosophe catholique Jacques Maritain en 1927.

Nous sommes effectivement en ce moment dans une période où nous interrogeons les moindres aspects de notre société. La crise économique mondiale et les tribunaux d’Inquisition morale qu’on dresse sur la place publique pour juger les patrons engraissés amoralement aux stock-options et aux retraites dorées nous imposent de faire une introspection du modèle capitaliste actuel et de corriger immédiatement les dérives qui sont les siennes, dussent-elles le vider de sa substance. Les nouveaux enjeux géopolitiques et les déplacements des foyers de conflit qui ont suivi le 11 septembre nous imposent eux aussi de considérer un nouvel ordre mondial, qui passe par la question de la sécurité mondiale et des jeux d’alliance. Quant à la pensée… voilà plus de vingt ans que l’on fait le procès d’un Occident désintellectualisé, où la vie intellectuelle est repoussée aux marges des salons feutrés, repliée sur de l’entre-soi.

Ce procès de la faillite culturelle et intellectuelle est-il juste ou biaisé ? Chacun jugera. Quoi qu’il en soit, la situation actuelle, toutes proportions gardées, n’est pas sensiblement différente à celle des années 30, avec cette impression d’un monde qui craque de toutes parts, dont on ne sait pas encore ce qu’il peut sortir. Ce matin, les radios revenaient sur les violents incidents de Strasbourg ; depuis la crise économique, quand la violence descend dans la rue, la comparaison avec le 6 février 1934 titille certains. D’autres prédisent une troisième guerre mondiale avec le monde musulman. D’autres enfin sont persuadés que la crise économique est équivalente à celle de 1929. Difficile de dresser une comparaison scientifiquement satisfaisante d’un point de vue historique. Ce qui importe le plus, peut-être, ce n’est pas tant que les faits soient identiques, c’est la comparaison possible de la symbolique : un monde est peut-être en train de mourir, à nous de le rénover (droite) ou de le reconstruire (gauche).

 

3 Responses to Décadence début-de-siècle

  • le chafouin:

    Merci du compliment…

    Je crois qu’au-delà de la question de la décadence, il y a la volonté – a

  • Hervé Torchet:

    De mon point de vue, le seul résultat tangible de ce site est d’encourager l’initiative américaine de “communauté occidentale” qui pointe son nez. Je préfère l’idée d’un gouvernement mondial.

    Le “déclin de l’occident” n’est qu’en termes relatifs, s’en lamenter revient surtout à être mécontent de voir des centaines de millions d’êtres humains du Sud sortir peu à peu de la misère. C’est donc par nature une position inhumaine.

    La seule valeur “occidentale” qui mérite attention, c’est justement que tout ce qui concerne autrui me concerne aussi, il y a une part de moi dans chaque autre. La démarche du site est donc en contradiction essentielle avec elle-même.

    Il ne s’agit donc pas d’une initiative anecdotique, mais d’un projet néfaste, j’avoue que je préfère m’intéresser à des choses plus positives.

  • nickcarraway.fr - Les étiquettes:

    eu le psychodrame LHC, initié par certains blogueurs de gauche. Depuis hier, c’est la tragédie Renovatio Occidentalis qui fait bruire ses fuseaux. Ce soir, je lis un twitt de Marc Vasseur très