Lait de justice

A défaut de faire couler beaucoup de lait, les promptes relevailles de Rachida Dati font couler beaucoup d’encre.

Que penser de la remise en selle vite fait bien fait de la Garde des Sceaux sitôt après son accouchement ? Récemment, nous nous gaussions de voir derrière cela une peur panique de perdre les Sceaux, alors que Nicolas Sarkozy se montre de plus en plus distant de son Ministre de la Justice, et qu’il n’avait pas hésité à programmer une profonde réforme de l’organisation judiciaire alors que la chaire de la Place Vendôme était vacante pour cause de maternité. Et celle qui a toujours souhaité être la bonne élève de la Sarkozie en adoptant les mêmes attitudes que le Président poursuivait avec acharnement son mimétisme jusque dans le bloc opératoire. Quelle calamité c’eût été si son accouchement avait duré plusieurs heures !

Depuis, plusieurs femmes sont montées au créneau. Les féministes sont choquées de ce qu’elles croient être une brèche exemplaire ouverte dans le maintien de cette conquête sociale qu’est le congé maternité. Et les féministes de vociférer que si des ministres balaient d’un revers leur congé pourtant obligatoire, les employeurs pourront faire pression sur les mères qui ne sont pas ministres — pour certaines associations de gauche, il semble qu’entre précaire et ministre, il n’y ait rien — pour faire l’économie de seize semaines de chômage payé. Remarquons qu’elles oublient que la fonction ministérielle échappe sur ce point au Code du Travail en ce qu’elle ne confère pas à son détenteur le titre de salarié. Ségolène Royal et Valérie Pécresse ont apporté leur soutien à la Garde des Sceaux : la première, sur le mode « Leave Rachida alone », en taclant au passage Nicolas Sarkozy pour avoir poussé Rachida Dati à des relevailles rapides. La seconde, en proposant que le congé de seize semaines soit aussi étendu aux femmes politiques. Il faut donc que le législateur fasse son possible pour paver la route à la conciliation de la maternité et de la carrière politique.

Qui va garder les enfants ?

Qu’y a-t-il au fond de blâmable dans cette histoire ? Mon ami Authueil préfère conclure par un « Ça la regarde ». Effectivement, les choix personnels de vie, fussent-ils ceux d’un homme ou d’une femme publique, ne peuvent et ne doivent être jugés par les citoyens. A l’étroite exception près lorsque ces mêmes choix sont dictés par des éléments touchant à la sphère publique. Négliger son enfant dans l’unique but de conserver un ministère, c’est tout de même blâmable. Mais entendons-nous bien. Depuis la République des Jules, les hommes politiques ont fait peu de cas de la progéniture qui naissait en cours de mandat ou de législature : pour sûr, c’est bobonne, à l’abri des regards, qui s’en occupait ! A présent que les femmes politiques acquièrent une notabilité dans l’espace public, la donne change.

Ce n’est pas tant le fait que Rachida ne mette pas sa carrière entre parenthèses qui interpelle. Si l’on regarde un peu la personnalité de la Ministre, on se doute fort que Monsieur n’est pas professeur en collège ni fonctionnaire aux trente-cinq heures. Qu’il s’agisse de l’un ou l’autre des noms avancés par la rumeur, Monsieur a, à coup sûr, une carrière fort remplie d’heures abattues et de responsabilités. C’est une grande avancée de nos jours que le père ou la mère puissent choisir l’un ou l’autre de s’occuper d’un nourrisson à temps plus ou moins plein, même si, en la matière, la femme y est biologiquement plus prédisposée. Même en étant sincèrement égalitaire, on aura quoi qu’il arrive du mal à dépasser cette butée.

Et s’il advenait que père et mère ne missent pas leur carrière entre parenthèses ? « Qui va garder l’enfant ? » semble être une question majeure. Et si l’enfant de Rachida grandissait dans le giron d’une nourrice mamelue ? Si la petite Zohra, en plus d’avoir une mère de sang (et de diamants) avait une mère de lait ? Voilà également l’un des dangers qui peut poindre. Il est des femmes (comme il est des hommes) qui privilégient leur carrière, sens ultime de leur vie. Au point d’en négliger leurs fonctions métaboliques comme les joies de la vie. Plus de gueuletons, des sandwiches avalés sur le pouce ! Plus le temps d’élever les enfants, des nourrices ! Tout cela n’a strictement aucun sens.

Comme on fait son lait, on se couche, dit la sagesse populaire (à peine trafiquée)…