Le diktat de l’écologiquement correct

Incroyable comme en l’espace de trente ans, l’écologie est passée du statut d’idée novatrice à celui de diktat quasi totalitaire.

Préserver la planète, d’accord. Quand un écolo nous présente des chiffres, qu’Al Gore nous montre son film, que nos gosses nous traînent devant Wall-E, on comprend que la planète est en danger. On comprend aussi très vite que deux grands groupes de coupables en sont cause : les industriels et les consommateurs. Au politique de juguler la frénésie polluante des industriels ; au civisme de réguler les déviances écologiques d’une consommation qui pollue par ignorance. Là-dessus, tout le monde s’accorde, c’est la stratégie du civisme horizontal : des petits riens font un grand tout. De la même façon qu’on vous convainc que cinq mille personnes qui donnent 1 euros équivalent à une personne qui en donne 5 000, on vous convainc qu’une ville entière qui plonge civiquement dans le noir pendant 5 min équivaut à une réduction drastique de la part d’un groupe industriel d’une taille donnée pour une durée donnée1.

Seulement, la grande faiblesse de ce type de discours, c’est de jouer sur la culpabilité plus que sur la raison. Certes, à consommer de manière trop échevelée, nous brûlons la planète par les deux hémisphères. En outre, notre situation d’Occidentaux accentue encore ce problème, puisque nous sommes une minorité à épuiser la majorité des ressources. A l’incivisme le dispute l’égoïsme morbide. Sauf que jusqu’à preuve du contraire, personne n’a choisi de naître occidental (i) et bien peu sont ceux qui ont consommé en connaissance de cause jusqu’à ce que les prédicateurs écolo viennent leur dessiller les yeux (ii). Ceux qui auraient dû jouer les prophètes éclairés (à basse consommation naturellement) se sont mis en fait à adopter le discours-type du sermon.

Individualisme contre altruisme ?

Le prêchi-culpa écolo me déchire entre un mode de vie qualifié de civique et de responsable, assimilable en fait à un altruisme complet, et des habitudes, des tropismes qui me sont personnels et qui relèvent de l’individualisme nécessaire à tout un chacun. Le grand rêve alter-gauche de l’écolo d’avoir une Cité idéale où le collectif dissoudrait l’individu pour que la volonté particulière ne dénature pas la Volonté Générale est une utopie. Robespierre, éclairé par Rousseau, a conçu la Terreur à partir de ce mode de raisonnement : dissoudre l’individu dans le corps de la Nation unificatrice. Sauf que, même chez les Athéniens, matrice idéaltypique de la pensée écolo moderne, le collectif n’était pas le grand Tout : il y avait le public, et le privé.

Y a-t-il rien de pire que de vivre constamment aiguillonné par l’écologiquement correct ? Quand je me lève, ma première cigarette est-elle écolo ? Si j’ai froid, dois-je mettre un pull ou ai-je droit au chauffage ? Il paraît que mon papier toilette n’est pas écolo et qu’il vaudrait mieux recouvrer les libations rectales d’antan. La disparition du bidet, tragique arrêt de mort de la santé de la planète ! Comment dois-je faire mes courses en respectant l’écologiquement correct ? Faut-il donc que je passe plusieurs heures dans les rayonnages à comparer la provenance des produits, leurpackaging, leur composition, pour faire un calcul empirique de leur bilan carbone et acheter celui qui a consommé le moins d’énergie ?

Il n’y a pas que consommer qui est source de criminalité verte : il y a aussi la vie de tous les jours. Me déplacer peut être suspect. Diantre, il eût mieux valu que j’allasse chercher d’abord ma fille à la danse avant de récupérer mon fils au foot, cela m’eût évité trois kilomètres inutiles (et donc polluants) avec la voiture ! Surtout que ça coûte, un 4×4 qui roule au diesel. Maintenant, même mourir peut être criminel. Mes dernières volontés, pourtant d’ordinairement souveraines parce qu’ultimes, sont maintenant susceptibles d’être retoquées par le législateur pour préserver l’environnement. Le gouvernement anglais fait à présent des recommandations sérieuses, prélude en douceur à une législation future, pour ceux qui voudraient disperser les cendres de leurs défunts proches ayant préféré la crémation à l’inhumation. Déjà que j’ai sali la planète toute ma vie, voilà que je peux encore la polluer une fois mort !

Hypocrisie écologique

Quand cessera-t-on ce totalitarisme vert ? Car ce n’est rien moins que cela, en fait. Le paradigme écolo s’infiltre partout. Il faudrait maintenant que l’écologie chapeautât tous les secteurs de l’action publique. Le tout au service du grand rêve de l’homo ecologicus, un Homme nouveau à façonner : un Homme qui ne polluerait pas, consommerait de manière raisonnée et citoyenne, au bilan carbone irréprochable (en passant de la consommation de viande raisonnée à la maîtrise du tonnage de déchets rejeté au cours d’une vie). En clair : un individu triste en sandales, adorant le tofu et s’interdisant de péter. Et sur le mode TINA, même régime pour tout le monde : puisque la planète est en danger, il faut que nous devenions ainsi.

C’est une vaste hypocrisie que de vouloir changer ces comportements. Le discours écolo qui s’adresse aux consommateurs (subtilement renommés consom’acteurs) tente de contourner par la masse ce qu’il ne peut pas révolutionner ailleurs. Les politiques ont du mal à mettre dans le droit chemin les industriels et les grands groupes économiques, alors on espère faire des consommateurs des têtes d’ampoule (toujours basse consommation) capables d’infléchir à eux seuls mais groupés en masse les industriels. Sauf qu’en fait de proposer un modèle alternatif, les écolos en sont réduits à préconiser des économies de bouts de chandelle. Plutôt que la révolution verte, le compromis kaki. Dans l’idéal, il faudrait acheter ses tomates au marché et les réduire en morceaux soi-même plutôt que d’acheter des dés de tomate en conserve ; il faudrait aussi privilégier le panier en osier plutôt que le sac plastique. Moi, je veux bien, mais comment être éco-responsable, comme on dit, alors que l’on vit dans un monde où les occasions de péché écologique sont légion ? Ces actes déviants de consommation ne sont pas une verrue moderne, ils sont le corrélat d’un mode de vie qui a changé et visent à accompagner ce mode de vie : les emballages plastiques contiennent de quoi vous sustenter sans dilapider votre temps, devenu précieux (et monnayable).

Or, qui faut-il blâmer ? A-t-on vraiment un libre-arbitre — condition essentielle de la notion de responsabilité et donc d’éco-responsabilité — en matière de consommation ? Ne sont-ce pas plutôt les industriels qui produisent les conditions même de notre incivisme de consommateurs ? « Ce n’est pas parce qu’on crée la bombe atomique qu’il faut s’en servir ! », crieront indignés les écolos. Certes, on peut refuser les produits produits dans des conditions pas très respectueuses de l’environnement, bannir les emballages plastiques et les hectolitres de pétrole inutilement dépensés. Mais outre l’énorme et hypocrite gâchis que cela produirait (puisque c’est produit, autant le consommer plutôt que de le jeter), cela ne changerait pas la donne. Ce n’est pas la base qu’il faut blâmer, mais agir en amont. C’est certes plus difficile, mais l’utopie ultradémocratique qui veut que les consommateurs peuvent révolutionner l’industrie en changeant leurs comportements me semble être un miroir aux alouettes.

Et le pire, dans tout cela, c’est que l’écologiquement correct devient une industrie, une manne financière pour l’industrie mondiale. Avant, on surconsommait pas vert ; maintenant, on va surconsommer vert. Splendide et ultime hypocrisie, vous ne trouvez pas ?

 

One Response to Le diktat de l’écologiquement correct

  • floren:

    Très bon article, qui me motive à finir celui que j’avais commencé sur le sujet…
    Pour le petit (i), les “prédicateurs” oeuvrent depuis près de 40 ans (et massivement depuis 10-15 ans), donc on peut pas dire qu’on ne savait pas…
    Pour le temps passé à faire des achats “responsables”, il y a de petits guides édités par le WWF, Greenpeace et d’autres – et ensuite ça devient une simple habitude, donc beaucoup moins chronophage…
    Pour l’individu triste, c’est évidemment un cliché… (même s’il existe effectivement dans certains cas) : ne pas généraliser ! Il y a d’ailleurs différents types d’écologistes. Et la prise en compte des questions environnementales s’impose d’elle-même, que cela nous plaise ou non : lorsque les ressources s’épuisent ou lorsque les polluants s’accumulent, on n’a d’autre choix que de répondre à ces situations (cela relativise la notion de totalitarisme, même si l’on ne peut nier de fâcheuses tendances chez certains). Il n’en reste pas moins que la logique de dévleoppement durable repose sur TROIS piliers (environnemental, mais aussi social et économique), aucun ne devant être laissé pour compte…
    Pour les produits qui seraient gaspillés si on ne les achète pas : les choses ne sont pas aussi rigides, on sait bien que s’ils ne trouvent pas preneur, la production cessera bien vite, c’est un des fondements du marché… D’ailleurs ce ne serait pas si brutal, donc les pertes seraient bien limitées…
    Je pense qu’il n’y a pas à arbitrer entre l’action individuelle et l’action collective/politique : les deux ont leur utilité et se complètent (mais effectivement, prises seules elles ne suffisent pas).
    Les autres points de l’article me semblent très bien dits.