Les étiquettes

Cela fait plusieurs semaines que je rumine ce billet. Depuis quelques temps dans la blogosphère politique, la question des étiquettes est un sujet de débat stérile mais qui pourtant agite tout le monde. Il y a d’abord eu le psychodrame LHC, initié par certains blogueurs de gauche. Depuis hier, c’est latragédie Renovatio Occidentalis qui fait bruire ses fuseaux. Ce soir, je lis un twitt de Marc Vasseur très éloquent.

Que lit-on à chaque fois ? Qu’untel est de droite, qu’untel est un fasciste. Voilà une attitude extrêmement révélatrice.

Derrière le vernis classificatoire se cache en fait un sectarisme très marqué. Il ne s’agit pas de classer les blogs sur l’échiquier politique par plaisir de savoir à qui l’on parle, mais pour savoir qui est respectable et qui ne l’est pas. A gauche, on fonctionne volontiers en circuit clos : les blogs de gauche lisent des blogs de gauche, où chacun est quasiment d’accord sur tout, et surtout n’allons pas linker ou commenter chez les frères ennemis de la droite, ça tacherait les esprits. A droite, c’est presque quasiment pareil, encore que la blogosphère de droite est moins développée.

Avez-vous vu comme le dialogue est impossible entre les différentes sensibilités ? C’est le magnifique triomphe des étiquettes. On les colle sur le front des blogueurs pour mieux les identifier de loin. Avec cette idée très foucaldienne et très lacanienne que le lieu précède le discours, en clair que votre étiquette parle avant vous-même. Et c’est parce qu’on colle ces fichues étiquettes que la blogosphère se sectarise de jour en jour : impossible d’être d’accord avec un mec de droite quand on est un blogueur de gauche, c’est juste politiquement impensable. Pas étonnant, donc, que sur certains blogs militants, il devienne impossible d’apporter la moindre contradiction, comme chez CSP et Dagrouik. A chaque fois qu’on y va, même en étant neutre et doucereux, c’est un tombereau d’injures qui vous pleut dessus.

Pourtant, il me semblait bien que les mêmes qui ont commencé à bloguer peu avant la présidentielle voulaient faire de la blogosphère un lieu d’expression libre, fruit d’une société civile en mouvement, désireuse de porter une parole publique, d’échanger. Il me semblait aussi que les blogueurs formaient une sorte de confrérie, de communauté virtuelle fondée sur la discussion amicale, l’échange. En fait non, le politique s’infiltre partout. On dresse des étiquettes qui ne sont en fait que des cloisons qui servent à tenir l’autre à distance, pour ne pas discuter avec lui. Et mieux rester dans l’entre-soi.

C’est d’ailleurs assez révélateur. Parmi les quelques blogueurs de gauche que je côtoie fréquemment, les seuls avec qui je trouve parfois des points d’accord sontVogelsong et Eric. Les deux ne sont pas encartés. Pour tous les autres, et notamment les ségophiles (voire ségolâtres), il est impossible de leur faire admettre la moindre critique : Ségolène est belle, brillante, elle a raison sur tout. Même chose avec les bayroulâtres incapables de voir plus loin que leur engagement. Mais où donc est passée cette blogosphère impertinente, volontiers irrespectueuse du silence militant que veulent leur imposer les divers bureaux partisans, et qui porte l’esprit critique comme un tatouage tribal au milieu du visage ?

Triste destin de la blogosphère.

 

9 Responses to Les étiquettes

  • Seb de CaRéagit:

    La différence entre les deux périodes ? Selon moi c’est la structuration des blogs. Réseaux, classements, interview. Vogelsong possède un avis intéressant en la matière. Serions nous devenus des journalistes en puissance ? Des apprentis journalistes ? Terminé l’impertinence envers son propre camp ?

    Les étiquettes… figure toi que nous avons eu ce débat avec Rosselin de Vendredi. Lui aussi pense que l’étiquette vaut sur les idées…

  • le chafouin:

    entièrement d’accord!

    J’avais écrit un truc sur ce thème quand j’avais été “invité de la semaine” dans vendredi il y a trois semaines.

    Sur les étiquettes, on reproduit le politiquement correct de la médiasphère, c’est dingue.

  • Toréador:

    L’internet est aussi lieu de mystère et de dissimulation. D`où la nécessíté pour les gens de se rassurer avec ce genre de quêtes. Les left blogs aiment lapider, mais dans le cas d’espèce, Criticus a cherché à exister en provoquant le scandale.
    Je suis cependant entièrement d’accord. Kiwis est à peu près le seul endroit où l’on arrive à dialoguer. Reste que dans la vraie vie, le dialogue est tout aussi rare. La blogosphère ne fait que copier la réalité.
    c’est comme ca que sont nés la droite et la gauche : les députés se sont regroupés par affinités.

  • LOmiG:

    salut,
    oui les étiquettes collent fort et sont pour certains une “identité”.

    Juste pour revenir sur le fait de pouvoir dialoguer et communiquer entre personnes qui ne sont pas d’accord : cela ne dépend ni des appartenances, ni des réseaux, ni des étiquettes, mais bien sûr des individus. Il y a des individus avec lesquels on peut discuter, un peu partout. Et il y en a d’autres qui sont sur un mode “j’ai raison, et ceux qui ne sont pas de mon avis ont tort”.

    Il s’agit d’éthique de la discussion, et c’est une des facettes que nous avons voulu développer avec Rubin, dans le réseau LHC. Les déboires et secousses recentes ne me le feront pas oublier. Il y a d’ailleurs un billet sur le portail LHC où l’on parle de cela. J’ai parfois plus d’échanges intéressants avec des gauchistes modérés et ouverts, qu’avec un libéral dogmatique et obtus.

    A la gloire de Montaigne.

  • LEric:

    Je n’emploie jamais le terme fasciste. Je me souviens qu’un jour un mec a écrit le mot islamo-fasciste sur mon blog: j’ai supprimé le commentaire. Il m’a dit: quoi, j’ai dit une connerie? Il se retrouve aujourd’hui dans le groupe occidento rénovatio machin.

    Etiquettes politiques: je suis de gauche, mais je me considère comme 80% des français, c’est-à-dire républiqcain avant tout. Certaines valeurs sont à défendre avant tout, avant l’appartenance à un groupe particulier.
    Si je suis de gauche, c’est que je suis pour le progrès social. Ça doit être le but de la politique. Et non de faire tourner l’économie, comme c’est le cas actuellement et, d’ailleurs, ça marche très très mal. Je simplifie!

    Les gens qui disent “pas d’étiquettes” ou “la gauche et la droite c’est dépassé”, ces gens-là sont de droite.

    Par ailleurs, je voulais défendre Ronald, même s’il le fait très bien tout seul. Ne l’assimile pas à un vulgaire CSP, qui est un ânnoneur borné. Ronald est le contraire de quelqu’un de sectaire.

    D’accord avec toi quand tu dis: “Pourtant, il me semblait bien que les mêmes qui ont commencé à bloguer peu avant la présidentielle voulaient faire de la blogosphère un lieu d’expression libre, fruit d’une société civile en mouvement, désireuse de porter une parole publique, d’échanger. Il me semblait aussi que les blogueurs formaient une sorte de confrérie, de communauté virtuelle fondée sur la discussion amicale, l’échange.”

    A l’époque, la blogosphère politique était dominée par Versac, qui donnait le la. C’est-à-dire que c’était plus rond, plus consensuel. Aujourd’hui, il est possible que les dialogues soient plus exacerbés, violent, mais c’est l’époque qui veut ça.
    C’est à nous d’être des modérateurs. Non pas, comme tu le fais dans les billets précédents, en trollant à propos des femmes (ou des féministes?) etc.

  • Nick Carraway:

    @Dedalus : J’ai toujours voté MoDem depuis le premier tours des présidentielles jusqu’à aujourd’hui, que ce soit au premier ou au second tour, et quand ce n’était pas possible, je votais quand même MoDem pour ne pas voter blanc (même si c’est comptabilisé de la même façon.

    Après, ce petit jeu idiot de savoir si Bayrou est à gauche, à droite, ça devient n’importe quoi. Dans ce cas, disons que Mitterrand est en fait d’une droite bien tradi (en 1935, il participe à une manif de l’Action française…), que Devedjian est d’extrême-droite (période Occident), que Chirac est un communiste (de jeunesse), et que Jospin est un trotsko. Ca recompose vachement le paysage politique, en fait !

    @Eric : Ce n’est pas tant qu’il faut éviter les militants. Il faut simplement éviter ceux qui n’ont aucun esprit critique. Je suis militant encarté et pourtant, tous ceux qui m’ont côtoyé à la RDB ou qui lisent mon blog savent que je suis parfois très critique envers Bayrou. A-t-on déjà vu Ronald par exemple critiquer Ségolène sur son blog ? Au contraire, c’est un sanctuaire 2.0. et si on vient écorner un peu l’idole, c’est direct le bûcher. Encore une fois, je précise que je critique Ronald non pas en tant que blogueur (puisqu’il est moins radical en vrai) mais en tant qu’animateur de débats (il devrait calmer certains par exemple, et notamment asse42, dont il reconnaît en vrai la grande bêtise).

  • Florent:

    mais c’est pas un crime, d’être de droite, ce n’est même pas grave du tout !
    Bon an mal an, une bonne moitié de la population est de droite. Et, tiens toi bien, ce n’est pas grave, en plus !

    En tant que social-démocrate (tu vois, je me colle moi-même avec une étiquette), je vais, sur beaucoup de sujets, être d’accord avec un centriste. Ils sont sympas, les centristes, ils veulent réellement faire fonctionner mieux le monde, se soucient de justice sociale, de libertés individuelles, bref, des gens charmants.

    Pour autant, je n’ai jamais vu un centriste porter un projet de transformation sociale – ils veulent améliorer le monde, pas le changer. Et ça les place, ben oui, dans le camp de la droite – sociale, certes, mais de la droite quand même.

    Ce qu’explique très bien un Rocard, par exemple, expliquant qu’il est d’accord avec Bayrou sur plein de trucs, mais qu’il n’a jamais vu Bayrou remettre en question le capitalisme.

  • Dominik:

    Un blog n’a pas la même fonction pour tous.
    Pour certains, c’est l’expression de leur engagement politique et il est donc compliqué de leur en faire dévier.
    Pour d’autres, comme moi, c’est juste un défouloir sur l’actualité. Au lieu de saôuler mon entourage qui se fout de la politique comme de l’an 40, je tente d’intéresser des gens sur internet avec mes divagations. D’autres le font mieux que moi comme Nicolas de Partageons mon avis. ;o)

  • vogelsong:

    La blogosphère a ses tropismes.

    En IRL je trouve que cela ce passe plutôt pas mal.
    -Note qu’à la RdB, il y a un clan centre-gauche et un clan Liberalo-droito-papiste.

    Néanmoins j’ai eu l’occasion de ferrailler avec JP Oury qui est quelqu’un de sympa. De même que Criticus, que je n’arrive pas à lire pourtant.

    Sur les blogs il manque les pupilles et le sourire, ce qui font de nous des hommes par delà les étiquettes.