Nos blogs nous appartiennent-ils ?

Depuis quelques jours, je me fais cette réflexion.

On dit souvent que le blog est ce qu’on en fait, qu’il n’y a aucune règle précise pour en ouvrir un. Quand on demande aux gens pourquoi ils bloguent, ils nous répondent souvent que le déclic fut une envie d’écrire, de partager. Ce fut également le cas pour moi il y a environ deux ans, sur un premier blog éphémère qui fut un très bon apprentissage des quelques « codes » du blogging.

Un blog fonctionne parce qu’il a une ressource. Pour certains, la ressource, c’est l’auteur, et leurs blogs sont des carnets de bord, des journaux intimes et des pérégrinations littéraires ou visuelles de leurs vies, de leurs passions. Ce qu’ils partagent, c’est eux-mêmes. D’autres sont plus dans l’effacement de l’auteur, à dessein ou non. Les blogs politiques et de débat public sont parmi ceux-ci, où ce que leurs auteurs veulent mettre en avant, ce sont des thèmes, des réflexions, des idées, des humeurs. Certes elles leur sont personnelles, mais il y a curieusement moins d’intimité à lire les idées de quelqu’un sur son blog qu’à pénétrer dans sa vie en suivant ses aventures personnelles.

Or, je me rends compte à quel point les blogs fossilisent un peu cette liberté de ton et de ligne éditoriale. On écrit malheureusement moins pour soi que pour les autres. En fait, nous sommes toujours dans le règne du paraître. Nous écrivons pour un public précis, qui est venu sur notre blog, et y reste parfois, parce qu’il y trouve ce qu’il y cherche : un centre d’intérêt, une piste de réflexion, etc. Il est malaisé d’en sortir sans dérouter son lectorat. Je me demande ce que deviendrait le blog de Dagrouik si celui-ci bougeait dans l’échiquier politique vers des horizons éloignés des siens : son lectorat continuerait-il toujours à le lire ? le désaffecterait-il ? De la même façon, Authueil a bâti une image volontiers hiératique : un blog sans fanfreluches, contenant une série d’articles très analytiques, sans qu’on y trouve jamais le moindre élément qui pourrait nous éclairer sur la personnalité de l’auteur. Et qu’arriverait-il s’il se sentait l’envie de partager autre chose avec ses lecteurs ?

J’ai parfois l’impression que le marketing identitaire s’infiltre partout. Nous sommes moins des entités sociales qui cherchons à nous mettre en relation que des individus en représentation sur la blogosphère. Il y a quelques jours, un collègue m’a fait une remarque qui m’a fait réfléchir : on ne peut pas twitter n’importe quoi. Sur Twitter aussi on se construit une image en fonction des communautés auxquelles on veut se relier.

Certes. Mais qu’arrive-t-il si l’on souhaite évoquer plusieurs choses à la fois ? Sommes-nous uniquement mono-intérêt ? Blogue-t-on parce qu’on veut partager une chose en particulier ou parce qu’on veut échanger en général ? Depuis quelques temps, j’ai envie de parler d’autre chose : que faire alors ? Ajouter à la palette de thèmes généraux des blogs politiques (actu, médias, et la dose d’analyse du monde des blogs indispensable à qui blogue !) des thèmes totalement hétéroclites ? Un blog politique-cuisine ne risque-t-il pas de désorienter le lectorat présent et à venir ?

Faut-il multiplier les supports d’échange : un blog-un discours ? Dans ce cas, c’est bien que mon blog ne m’appartient pas, puisqu’il m’oblige à m’en déposséder pour parler d’autres choses… ailleurs.

 

5 Responses to Nos blogs nous appartiennent-ils ?

  • Mickael b:

    Je suis complètement d’accord avec votre article, je suis content de voir que je suis pas le seul a être interpellé de cette “monoculture” qui guette les blogeurs.

    Un ami a fait le choix de faire un blog pour ses pérégrinations personnelles, un autre pour ses posts en rapport avec son job (les TIC).

    Mon avis :

    Si votre blog s’appelle : Réseaux sociaux et web 2.0, difficile de parler cuisine, et s’il s’appelle, cooking in Paris, difficile de parler musique.

    Si votre blog s’appelle “votre nom” ou un autre titre neutre comme “observe and share”, je pense qu’il est logique de produire des billets relativement hétéroclites, car c’est un blog personnel.
    Ce sera pas du grand n’importe quoi, on blog en général sur ses passions, donc sur 2 ou 3 thèmes centraux avec parfois l’envie de parler d’autre chose.
    Vous perdrez peut etre quelques lecteurs en route, mais vous sentirez mieux avec vous memes et vos lecteurs se sentiront plus proche de vous car ils percevront votre blog comme un blog “d’humain” et pas comme un fluc d’info thématisé rédigé par qqun.

    Voilà, tout ceci est purement subjectif.

  • dominique:

    …mais oui bien sur…et c’est ainsi qu’on retrouve aux avant postes les mêmes choses sur la toile finalement….que dans les médias…Il y a une pensée attendued, formatée,aseptisée qui convient, y compris underground, y compris “ou”. EN fait c’est beaucoup plus codifié qu’il n’y parait…
    A force de tatonner avec les blogs, amoins de vouloir faire un métier dans les medias ou la politique, je pense qu’on en vient tous a ses “premiers amours”…c’est le sentiment que j’ai apres 3 blogs…j’épure peu à peu…je reste au coeur de ce que j’aime, je publie moins…et ca me ressemble de plus en plus….alors …le pari “création” ..sans prétention est presque réussi…

  • Bertil Hatt:

    C’est amusant, je lis surtout des blogs (et je suis des flux suit Twitter) où la personnalité de l’auteur suinte : Marc Canter qui utilise ses filles (6 et 8 ans) pour parler de concurrence entre acteurs du Web et dans un même souffle dire du mal de Microsoft, du dernier Star Treck et de l’inventeur du RSS (et en dire deux fois plus de bien la semaine suivante) ; Chris Messina qui mélange conseils de voyage, considération sur l’avenir des médias sociaux, impressions sur un voyage au ski accompagné tel homologue (qui est *très* sympa) et coupons de réductions alternativement locaux et en ligne ; Dare Obasanjo qui passe de cris d’alarme adressé aux codeurs, de cris du cœur sur la musique afro-caribéenne et du racisme ordinaire dans les boîte de nuit de la région de Seattle ; Fred Stutzman qui parle de ses étudiants, de star de basket, de sa productivité et de la difficulté douce d’être un jeune père ; danah boyd qui passe de jeux de rôle au combat féministe aux clubs de tricot en Nouvelle Angleterre.

    Même si tous ces débordements m’amusent, j’aurais tendance à dire qu’il semble préférable qu’un individu garde chaque aspect de sa personnalité distinct (pas nécessairement caché) pour que, si c’est leur travail qui m’intéresse et pas les problèmes d’ambiance dans leur Starbucks local, je puisse voir ça et uniquement ça. Qu’ils utilisent leur vie commune pour illustrer un élément sur lequel ils travaillent, bien ; mais, pas plus que je n’ai envie de savoir que mon voisin de bureau est échangiste, je n’ai envie de savoir que mon logiciel de gestion de documents a été conçu par un fan de 4×4.

  • Zelittle:

    Je ne sais pas si c’est un élément intéressant, mais je remarque que beaucoup de blogueurs américains très sérieux (notamment des économistes comme Paul Krugman, Greg Mankiw et d’autres) mélangent sans problème billets profonds, argumentés, et billets beaucoup plus personnels, fun, sans rapport avec l’objet premier de leur blog.
    Je ne sais pas si on peut y voir une différence par rapport aux blogs français… si quelqu’un à une idée.

  • palpitt:

    le constat est intéressant, on dit souvent qu’une personne qui blogue est libre d’écrire “tout et n’importe quoi”, c’est n’est que techniquement vrai. Combien s’excusent lorsqu’ils dévient ou se prépare à dévier de la ligne éditoriale fixée, combien publient un billet pour prévenir leurs lecteurs lorsqu’ils bloguent moins ou qu’ils partent en vacances. Versac le disait très bien, il y a bien un contrat tacite qui est passé avec les lecteurs d’un blog, mais il y a également une notion de réputation (tu parles de crédibilité) qui entre en jeux. D’ailleurs je parlerais de gestion de réputation plutôt que de marketing identitaire, une réputation qu’il s’agit de construire, de maîtriser et de préserver grâce à son blog. Tout comme Enikao, il m’arrive souvent de revenir sur mes tweets et de supprimer les plus personnels, et c’est un arbitrage permanent sur mon blog pour (tenter de) rester dans le domaine de l’analyse.

    Mais au final, pour répondre à tes interrogations, je dirais que le principal est de prévenir ses lecteurs. Pour le reste (et pour poursuivre la discussion engagée avec Bertil Hatt), tu as des astuces techniques qui te permettent de séparer ton “coeur de blog” du reste des billets, plus perso, ou sur d’autres thèmes, un peu sur le modèle que proposait embruns.net il y a un temps.