Petites leçons d’après scrutin

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Hier, c’était soirée électorale partout en Europe. Après avoir assuré la couverture en live de la soirée à la RDB, les blogueurs assurent aujourd’hui le SAV à froid. Alors, quels enseignements ?

Il fallait donc mobiliser
L’abstention a tenu ses promesses : avec 60%, c’est un nouveau record à la hausse. Avec ces taux d’abstention stratosphériques, assurer la mobilisation de son camp était amplement suffisant. C’est ce qu’a réussi à faire l’UMP tant bien que mal en ne souffrant pas trop de l’abstention. C’est ce qu’a totalement manqué le PS, qui a subi la dispersion de ses voix chez Mélenchon et chez les Verts.

A l’inverse, les petits partis étaient en quête d’une audience. C’était le challenge d’Europe-Ecologie et du MoDem, aux destins croisés : Europe-Ecologie cartonne, quand le MoDem dérape. Idem pour Mélenchon, qui réussit son pari de se loger une petite place à gauche du PS et ravit la place de l’altergauche au NPA.

Au PS, où se situe l’avenir ?
Le PS ne fera pas l’économie d’un profond changement. Après 2002, 2007, voici 2009. A chaque fois, on promet la rénovation, et on n’assiste à chaque fois qu’à un replâtrage. Jusqu’où creuseront-ils ? Le PS, qui vit toujours sur l’illusion d’un vote arc-en-ciel de Besancenot à Bayrou, va devoir maintenant à la fois reprendre son propre discours et choisir une orientation : à gauche ou au centre toute ?

Le score d’Europe-Ecologie laisse songeur : l’alliance de la carpe et du lapin entre l’alter José Bové et l’écolo CSP+-compatible Cohn-Bendit a rallié autour d’un même thème des écolos de tendances diverses : reste à savoir qui est majoritaire… Mon impression est que l’écologie est devenu un thème de droite, bobo-compatible pendant cette campagne et que ceux qui ont donné leur vois à Cohn-Bendit et ses acolytes sont des socialistes rose pâle et des anciens bayrouistes. Par conséquent, l’avenir du PS me semble plutôt dans une convergence vers le centre. A suivre…

Au MoDem, doutes et espoirs
François Bayrou, dans son allocution, l’a dit sincèrement : le MoDem a connu une lourde défaite. Difficile cependant de réaliser une comparaison statistique : les 7% des législatives, les 10% des municipales et les 8,5% des européennes sont des résultats partiels, dûs à une abstention plus forte. Comme toujours depuis 50 ans, l’élection-reine, c’est l’élection présidentielle, la seule qui permette vraiment de jauger du réservoir de voix et de la puissance d’une dynamique électorale.

Les raisons de la défaite sont évidentes. La stratégie antisarkozyste et la personnalisation de l’élection autour de la personne de François Bayrou est friable. Cette campagne a mal commencé avec la sortie du livre de Bayrou qui a polarisé toute l’attention. Comme un symbole, le dictionnaire de l’Europe de Marielle de Sarnez sortait simultanément : on n’en a pas entendu parler… Et c’est le grand paradoxe du MoDem : sur le terrain, les militants ont fait une campagne active, centrée sur l’Europe, et entamée très tôt. Mais qu’a-t-on vu sur les plateaux télé ? Une réplique des autres élections, avec Bayrou en tête de pont. Je partage l’avis de Pierre Catalan : avec Corinne Lepage, Robert Rochefort et Sylvie Goulard, c’était la bonne occasion de faire émerger de nouvelles têtes et de concurrencer les Verts sur le terrain de l’écologie. Un peu moins de Bayrou, un peu moins d’antisarkozysme, n’auraient pas nui au MoDem, loin s’en faut.

Tout n’est pas noir cependant. Avec 6 élus, le MoDem se maintient. Certes, il avait 11 élus sous la précédente législature, mais rappelez-vous qu’entre temps, certains avaient signifié, comme Jean-Louis Bourlanges, Claire Gibault et Janelly Fourtou, qu’ils rejoignaient le Nouveau Centre. De plus, à présent que Corinne Lepage, Jean-François Kahn, Robert Rochefort et Sylvie Goulard ont été élus, ils acquièrent une légitimité d’élus. Pour un parti qui se construit, c’est une bonne chose !

Quels enseignements en tirer ? Pour Bayrou, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de mort politique comme certains blogueurs le claironnent. Bayrou a moins à craindre de ce scrutin que du prochain baromètre de popularité et de classement du meilleur opposant. Sa sortie malheureuse contre Cohn-Bendit et sa victimisation sondagière risquent de le faire chuter lourdement. A l’image de Sisyphe, celui qui avait patiemment remonté la pente depuis les municipales risque de se retrouver au même étiage et de devoir recommencer…

Les régionales arrivent à grand pas. Pour le MoDem, la meilleure stratégie est encore celle de ne pas faire du scrutin un enjeu primordial. Cela impliquera une chose fondamentale : que les récents élus MoDem au Parlement européen restent à Bruxelles. Le Modem s’étiole progressivement de mettre sur le devant de la scène toujours les mêmes têtes en croyant que cela produit de l’attraction. Pour les régionales, il faudra faire confiance à d’autres personnes, jouer profil bas, et produire en discours en phase avec la nature de l’élection. Sans têtes d’affiches, avec un Bayrou effacé (qu’il n’aille surtout pas se présenter en Aquitaine contre Xavier Darcos !), les médias devraient relâcher la pressante étreinte de la question des alliances. Et si elle se pose, il devra lui être opposée une réponse ferme et définitive : aucune alliance d’aucune sorte, ni avant le premier tour, ni entre les deux tours.

L’outil Internet
Puisque la campagne n’a pas décollé sur les médias mainstream, c’est sur Internet qu’elle a fait un peu de bruit. Lipdubs, vidéos à projet viral, sites communautaires… L’effet Obama commence à prendre doucement dans les grands partis. L’UMP et le PS sont les deux partis en avance, qui chacun ont produit une plate-forme destinée aux militants (palme d’or à la Tract Machine du PS) afin de démultiplier les points de parole et de créer une armée d’ambassadeurs dans les campagnes et dans les villes. Ce qui est clair, c’est que les partis n’ont pas encore bien compris comment s’en servir : rien ne sert d’avoir un site communautaire si on ne l’anime pas, et s’il n’est pas adossé à une vraie campagne de terrain. L’outil Internet n’est pas la solution miracle et ne remplace pas la politique à l’ancienne.

Les stratégies Internet des différents partis ont produit des effets différents. On s’est gaussé du lipdub de l’UMP, qui n’a décidément rien compris aux règles du genre. Europe-Ecologie, lui, a produit un lipdub particulièrement en phase avec son électorat et le discours qu’il voulait porter : un parti à mi-chemin entre le parti et l’ONG, du militantisme citoyen à la cool que retranscrit bien la chanson entraînante, une joie communicative avec les danses endiablées de Dany le Rouge et d’Eva Joly. Cet enthousiasme communicatif qui tranche avec la gravité de la menace écologiste a su séduire tout un électorat bobo qui a trouvé là une bonne alternative au PS. Le PS et Internet, ça a donné quoi ? Le MJS s’y est collé, avec des vidéos en phase avec leur temps (Sarkozy et Facebook), mais pas vraiment de bonne facture ; et il a même touché le fond avec cette vidéo racoleuse vantant une abstention pas sexy du tout…

Et le MoDem ? Voilà qui est intéressant. On avait laissé le MoDem il y a deux mois avec une innovation intéressante : un réseau social destiné aux militants. J’aimerais  bien savoir ce qu’il en est aujourd’hui. En absence d’animation quotidienne, ce site tourne à vide : à quand un community manager pour les militants démocrates ? Quant au reste, on a assisté à une non-campagne sur le net. Du contenu froid et officiel des rencontres thématiques (sans grand intérêt car aucun montage), un clip de campagne ahurissant de classicisme (je dirais même de vétusté). Pourtant, le MoDem avait su produire en 2007 une très bonne vidéo de campagne dans les derniers jours, qui avait bien compris les mécanismes du storytelling et qui était en phase avec l’époque : vous remarquerez à quel point le titre d’Arcade Fire est en harmonie avec la vidéo et avec la notion de clip de campagne. Le MoDem donne parfois l’impression de refuser la communication et ses évolutions, en faisant la fine bouche, comme si la communication, c’était du mensonge qui devrait inspirer de la méfiance. Faire de la politique autrement, ce serait nécessairement retourner au terrain et laisser les autres partis s’amuser avec le hochet de la communication sur Internet. Attention : comme le disait il y a un peu plus d’un an François Bayrou lors d’un café démocrate, « on ne joue pas au football avec les règles du rugby ». La communication fait partie intégrante d’une démarche politique, et il faut savoir vivre avec son temps, et ne surtout pas rater la marche du train de la netpolitique : jouer les fines bouches ne pourra que desservir.

Pour terminer, on soulignera un paradoxe : les Européennes ont été totalement éclipsées pendant toute la campagne, jusqu’à se faire détrôner par un fait divers ; et pourtant, hier, elle a été sur toutes les lèvres, à tel point qu’on n’a pas parlé de la mort d’Omar Bongo. Comme quoi…