Sarkozy, un nouveau Louis XV

Quand on évoque Sarkozy, on pense immédiatement à Napoléon III, Napoléon le Petit, comme le taxait Victor Hugo, à qui il reprochait ses vaines gesticulations et son goût immodéré pour les paillettes et l’argent. Autant de reproches qu’aux temps de la bling-bling présidence, on trouvait particulièrement pertinents. Si l’on veut jouer cependant à monarchiser les présidents, c’est du côté de Louis XV qu’il faut tenir la comparaison.

Louis XV et Nicolas Sarkozy, c’est l’histoire d’un désamour croissant de l’opinion. Seul survivant de la famille royale quand le long règne du Roi Soleil s’éclipse, Louis XV s’extrait de la Régence dePhilippe d’Orléans, parent le plus proche de Louis XIV. Le Roi Soleil n’avait pas manqué d’inclure dans son testament des clauses très restrictives pour limiter le pouvoir du Régent, qu’il soupçonnait de vouloir prendre la couronne ; le Régent fera casser ce testament. En 1722, arrivé majeur, Louis XV parvient à reprendre les rênes du pouvoir. Nicolas Sarkozy, c’est un peu la même histoire : un long règne de Chirac Ier, un testament officiel en faveur de Dominique de Villepin, et un Régent de droit, Nicolas Sarkozy, président de l’UMP ! Sauf que l’issue est différente.

Dès les premières années de son règne, Louis XV est porté par un fort assentiment populaire : il en garde jusqu’à sa mort le surnom de Bien-Aimé. Une épiclèse qui seyait bien au président à l’été 2007, dans le grand raout ringard et patriotique de la fête de la Concorde, les joggings matinaux et les Ray-Ban en permanence sur les yeux.

Comme le monarque, Nicolas Sarkozy est un grand fan du pouvoir personnel. Les deux veulent tout diriger, tout contrôler. Cela passe par les cabinets secrets, qui dépossèdent les ministres de leurs propres attributions. Claude Guéant, David Martinon, Jean-David Lévitte, François Pérol, sont les nouveaux d’Argenson, Machault d’Arnouville, et la Pompadour. A la volonté royale, il ne peut y avoir nul obstacle : aussi l’un comme l’autre accordent-ils un grand soin à mettre au pas les Parlements, dont les délibérations verbeuses ne font qu’entraver la marche de l’État.

L’un comme l’autre finissent désavoués par l’opinion. Les réformes de Machault d’Arnouville sur la justice fiscale et la création d’un impôt pour les grandes fortunes échouèrent lamentablement ; les nombreuses guerres laissèrent un déficit de plus de 100 millions de livres qui ne fut jamais comblé. Les frictions avec le Parlement se cristallisèrent à un point tel que le roi fut taxé de tyrannisme, et le Parlement se fit le défenseur naturel des lois fondamentales du royaume, auxquelles les rois ne pouvaient déroger (comprenez : un ancêtre de Constitution), et pourtant arbitrairement bafouées. Toute ressemblance avec un enlisement des réformes actuel, des tensions grandissantes avec le Parlement, y compris avec le parti du roi-président, et des agissements à la limite de la légalité, est naturellement tout à fait fortuit.

Comme toujours, quand il s’agit d’être impopulaire, ce sont les femmes qu’on incrimine, ces avaricieuses intrigantes qui exercent un pouvoir par l’oreiller. La Pompadour, c’est la Rachida Dati de l’Ancien Régime, à ceci près que la diva de la Place Vendôme n’est pas un ministre sans portefeuille, mais plutôt un portefeuille sans ministre. Ah ! que le Bien-Aimé n’eut fait tomber en disgrâce la Pompadour pour faire remonter sa cote de popularité ! Le nez plus fin, le Jadis-Bien-Aimé a largué les poids lourds auparavant joyaux de luxe pour faire remonter l’aéronef. Peine perdue : la disgrâce du Garde des Sceaux à la Cour élyséenne et les génuflexions déférentes et enamourées de Rama Yade ne seront sujettes à remise en cause.

En 1757, Robert François Damiens commet le crime de lèse-majesté en égratignant superficiellement d’un canif la bedaine royale emmitouflée dans ses habits d’hiver. En février 2008, un sombre et anonyme régicide commet le crime de lèse-président en égratignant superficiellement l’amour-propre présidentiel. En l’espace d’un millénaire, les monarques français ont perdu de leur superbe : au tournant de l’An Mil, on leur donnait des pouvoirs thaumaturgiques : par l’apposition des mains, les rois pouvaient guérir les purulentes écrouelles ; au salon de l’Agriculture, le Président de la République a des mains sales dont il doit se garder de les poser sur ses augustes sujets. Quand Damiens l’érafle, Louis XV, tout enveloppé de la majesté royale, conserve un calme olympien ; quand l’odieux régicide l’alpague, notre jadis-bien-aimé Président sort de ses gonds : « Casse-toi pauv’ con ». L’élégance est décidément une vertu royale. Mais il n’est pas dit, foi de monarque, qu’en monarchie, même élective, les odieux régicides ne soient pas sévèrement punis pour restaurer la majesté égotique royale dans sa diginité. Damiens est écartelé en place de Grève après avoir subi moult châtiments destinés à démontrer ostensiblement le terrible bras vengeur de la puissance royale. Pour un pannonceau vulgaire, on promet au citoyen Hervé Éon les foudres apocalyptiques (et même plus) de la justice ; mais las ! la condamnation est symbolique : ah ! ces magistrats, encore un obstacle à la volonté présidentielle ! Et tant d’autres, encore, ont avili la digne majesté présidentielle, et devront croupir dans les immondes geôles du Châtelêt !

En 1774, Louis XV, devenu depuis plusieurs années neurasthénique et profondément déprimé, meurt de la petite vérole. Un signe prémonitoire ?

 

3 Responses to Sarkozy, un nouveau Louis XV

  • Jules:

    Sous Louis XV, d’Eon travaillait pour la couronne, d’ailleurs.
    Il y eut tout de même D’Aguesseau, qui prit une part active à la rationalisation du droit français. Il conserve chez les juristes — du moins ceux qui ne détestent pas la poussière — quelque crédit.

  • Nick Carraway:

    Le chevalier d’Eon, j’y pensais également ;-)
    Sarkozy a un autre point de comparaison avec un autre monarque, Louis XVI : leur grande passion pour l’horlogerie. Mais là où Louis XVI aimait monter et démonter montres et horloges, Sarkozy Ier préfère les porter. Toute une époque

  • johnZ:

    ntéressant billet. Très intéressant. Louis XV est le souverain que j’abhorre le plus… Pédophile en plus…