To link or not to link

C’est souvent dans la vie de tous les jours que surgissent, au hasard du quotidien, des réflexions et des idées. A l’instant même, je viens d’assister à un petit ballet qui m’a laissé profondément songeur.

En ce week-end pascal d’ordinaire bien vide, la résurrection du journal 20ans nous a sauvés, par son bad buzz, d’un morne ennui que pas même l’ingestion parfois émétique d’œufs en chocolat n’aurait pu combler. Le journal 20ans donc, englouti comme tant d’autres titres de presse par l’indigence de ses ventes, renaît de ses cendres après trois ans d’absence. Jeudi, on apprenait que la rédactrice en chef était une jeune femme de 19 ans ; le jour-même, un mème était lancé. Mais derrière le vernis glossy de la nouvelle, le bad buzz s’est très vite installé. Plusieurs blogueuses ont publié le mail envoyé par la rédaction qui leur propose des piges à 20 euros. Des blogueurs relaient le buzz, d’autres analysent. Le site 20minutes.fr porte l’estocade et assassine la campagne de com’ de la nouvelle mouture. Finalement, ce soir, la rédaction de 20ans se roule dans le ridicule en menaçant de procès ceux qui ont relayé l’article de 20minutes.fr.

Parmi ceux qui ont parlé de l’affaire, un blogueur s’est montré particulièrement élogieux. Mry est parfois en délicatesse avec les femmes, qu’il n’hésite pas à traiter de salopes, de putasses, à faire poser nues dans un buzz blog. Mry est détesté des féministes, apprécié des geekettes, comme quoi le féminisme n’est pas le combat de toutes les femmes. CyCee, talentueuse blogueuse féministe, en publiant cet article, a linké Mry. Horreur et sacrilège ! Immédiatement, la faute est dénoncée, et CyCee retire son lien en lui substituant celui-ci, dont le titre est évocateur : « Mry est un con ».

Tout ceci me laisse songeur. Que représente un lien dans le monde de la blogosphère ? Dans cette petite parabole, j’y vois clairement la définition d’un lien comme vecteur d’une puissance, celle de la visibilité. Ici, le lien est un appeau à Wikio. Linker Mry, c’est contribuer à le référencer, à le faire grimper dans les classements et donc à le rendre encore plus visible, lui dont les propos, pour ceux qui refusent de le linker, ne valent pas d’être mis en tête de gondole.

Or, je me trouve ici clairement en porte-à-faux. Lorsque je linke, je ne le fais pas par égard pour telle ou telle personne. Je ne me refuse pas à linker tel blogueur ou tel autre parce qu’il n’a pas la même étiquette politique que moi, par exemple. Comme vous vous en apercevrez dans cet article, je donne au lien une double fonction :

  1. Resituer l’article du blog dans une chaîne de publication : un blogueur est la plupart du temps inspiré par une matière. La blogosphère politique, surtout, est plus souvent commentatrice que productrice d’information. Nos sources sont soit des articles de presse en ligne, soit des articles lus ici et ailleurs. Linker, c’est donc signifier au lecteur le chemin qui a mené à l’écriture du billet. Par le lien, nous l’invitons à remonter le courant de l’information, parfois dans ses nombreux méandres comme je l’ai fait dans la parabole de 20ans.
  2. Donner au lecteur les clés de lecture : je blogue comme je rédige. En tant que padawan historien (plus pour longtemps), je suis obligé de donner la source de tous mes propos. Le link n’est autre qu’une note de bas de page qui permet de localiser le propos avancé pour permettre à chacun de vérifier la véracité de mes propos s’il me trouve suspect, ou de retrouver aisément le matériel que j’ai mobilisé pour, à son tour, critiquer, prolonger, ou dériver à partir de ce que j’ai dit.

Dans les deux cas, il s’agit ni plus, ni moins, que de s’insérer dans une gigantesque et tentaculaire communauté d’information. A mon humble échelle, cela impose non pas de considérer le lien en fonction de la personne qui l’a commis, mais sur son contenu. Peu m’importe que je ne partage pas le propos de celui que je linke, ou que mon lien est une contribution à sa visibilité à cause de la stupidité de l’algorithme Wikio : si j’en suis amené à parler de lui, c’est qu’il m’inspire une réflexion que je compte partager à mes lecteurs, réguliers comme de passage. Et c’est pour cette raison que je me sens obligé de linker, parce qu’il est une partie intégrante du processus de blogging et qu’à ce titre, il doit être inséré dans la chaîne de production de l’information et de germination de ma réflexion.

Et naturellement je pense que tout le monde devrait faire de la sorte.

 

2 Responses to To link or not to link

  • mry:

    L’important n’est pas le lien. Google va au-delà.
    merci pour l’article.
    Pour le reste, tu t’arrêtes à ce que tu peux voir. J’adore.

  • h16:

    Article intéressant sur une polémique sans intérêt. Jolie performance :)