Un coup de maître

Dominique Baudis, emblématique maire de Toulouse, conduira la liste UMP aux prochaines européennes. L’UMP vient de réaliser un coup politique.

L’art de la stratégie politique, c’est de savoir humer le so
l. Quand on veut imposer des solutions ou des tactiques sans les soumettre à l’expérience du terrain et à ses particularités, c’est la débandade assurée. Il n’y a qu’à se souvenir de Frédéric II de Prusse, tâtant le sol à Rossbach de la pointe de sa canne en 1757, pour se convaincre de l’importance de l’adaptabilité tant en politique que dans l’art des armes.

Dans le grand sud-ouest, la droite est historiquement faible. Depuis les débuts de la République, le grand quart sud-ouest est de gauche. Une gauche très modérée, qui fut d’abord radicale, avant de se convertir progressivement au socialisme à mesure que le parti radical perdait de son influence après 1945. Aujourd’hui, les derniers bastions du Parti radical de gauche sont dans le grand quart sud-ouest : Baylet dans le Tarn, Charasse dans l’Allier. Les quelques ilôts de droite du sud-ouest correspondent aux quelques villes qui sont toujours restées catholiques parmi l’océan protestant du Midi. Toulouse fait partie de ces villes dont les campagnes environnantes n’ont pas la même couleur politique.

La droite du sud-ouest a dû très clairement pâlir son discours pour pouvoir vaincre. A Toulouse comme ailleurs, il n’y a jamais eu de droite pure et dure, et ce n’est pas demain la veille qu’il y aura un sarkozyste patenté au Capitole. La droite du Midi, c’est principalement la droite modérée que représentait bien feue l’UDF. Une droite petite-bourgeoise, notabiliaire, peu encline à faire des vagues, qui convient très bien au tissu bourgeois catholique qui peuple les hôtels particuliers de la Ville Rose.

Sauf que si la droite a su conserver la mairie de Toulouse comme un bastion de droite au milieu d’un océan rose, les municipales ont changé la donne. Déjà aux dernières législatives, et pour la première fois, les huit députés haut-garonnais ont viré socialistes : même dans l’emblématique 1ère circonscription, celle du Capitole, la socialiste Catherine Lemorton (relativement inconnue) a battu Jean-Luc Moudenc, le maire en exercice qui avait réussi le tour de force de faire oublier Philippe Douste-Blazy (et ce n’était pas facile). Et aux municipales, pour la première fois depuis près de 40 ans, la mairie est devenue socialiste. Autant dire que la droite dans le sud-ouest, hormis à Bordeaux et dans le Pays Basque où la présence de Michèle Alliot-Marie dynamise un peu la majorité, c’est le désert complet. Pas de résultats dans les urnes, pas de leader.

L’UMP compte beaucoup sur la nationalisation des scrutins pour tirer les scores à son avantage. Sauf que dans le Sud-Ouest, la nationalisation, on n’aime pas trop ça. Dominique Baudis a toujours mené ses campagnes hors de l’emprise des partis. Jean-Luc Moudenc a adopté la même stratégie pendant son mandat et pour les municipales de mars dernier : refuser Paris, refuser les partis. Ni logo UMP sur les affiches et une carte rendue ; un refus catégorique d’être soutenu par Douste-Blazy, et un soutien officiel de l’UMP peu mis en avant comme poids électoral.

Alors, à la convergence des nécessités, il n’y a que Baudis. Maire sans failles, quasiment sanctifié depuis l’affaire Alègre, encore doté d’un potentiel de notoriété incroyable à tel point que le MoDem a songé à lui pour les municipales de 2008. C’est le profil-type pour faire gagner l’UMP : populaire, et suffisamment éloigné de l’idéologie classique de l’UMP pour ne pas plomber la majorité. Il faudra suivre très attentivement les résultats de la majorité aux prochaines européennes, car il risque d’y avoir un joli coup dans les urnes. Alain Lamassourre, excellent eurodéputé, sans doute le meilleur d’entre tous, peut s’en sentir floué, mais l’UMP a besoin de reprendre pied dans le coin.

Cela pourrait ouvrir une nouvelle stratégie pour l’UMP. On irait ainsi vers un système à l’allemande avec le CDU, parti chrétien-démocrate national, et le CSU, parti chrétien-démocrate bavarois, satellite régional chargé de faire le rabatteur pour le parti national en offrant une étiquette plus soucieuse de l’humeur politique bavaroise. C’est la stratégie qu’a voulu faire l’UMP en 2002 en provoquant une fracture dans l’UDF : cueillir au sein d’une grande fédération des sensibilités plus modérées pour se maintenir dans certains territoires. Mais l’assimilation a ses limites, et le vote-sanction que privilégient souvent les Français conduit généralement à des échecs patents. Un peu comme en football, quand le collectif faiblit, on est obligé de s’en remettre aux talents individuels, et ce sont alors les barons locaux qui réussissent à se maintenir et à éviter à tout l’édifice de s’écrouler.

Pierre Méhaignerie veut importer le modèle allemand en Bretagne. La Bretagne, très sarkophobe, est traditionnellement une terre de centre-droit, MRP, puis UDF. Pour faire basculer l’électorat de centre-droit définitivement dans le camp de l’UMP, il propose de créer une fédération UMP de l’Ouest, faux-nez de la majorité qui offrirait un visage plus accueillant pour l’électorat breton.

Les manœuvres pré-électorales sont toujours fantastiques. C’est là que les psychodrames éclatent, entre les enjeux collectifs, les velléités individuelles, les règlements de comptes et les promotions. Le plus stratège dans cette histoire, c’est Baudis. Celui qui rêve d’une retraite dorée à Bruxelles après avoir pris la présidence de l’Institut du Monde Arabe a tout simplement réussi à imposer ses volontés : il est l’homme de la providence. C’est toujours imparable en politique.